Les entrelacs du land art chez Chris Drury – Lacis, pistes(1)

C’est en parcourant un livre (2) de Chris Drury qu’a surgit le lien entre les œuvres de cet artiste, et, par delà celles-ci, du land art né dans les années 60, et les discussions au sein de notre petit groupe de délieurs-parcoureurs d’entrelacs sur la qualité des sens de ses derniers. L’entrelacs est présent dans nombre des œuvres de Drury qui fait aussi appel à certains signes cousins tels la spirale (dont le tourbillon et le vortex)’3) , le labyrinthe (4) , le svastika (5), le serpent (6) et d’autres figures à caractères probablement religieux (7).

Evoquer un retour écologique est tentant et il n’est pas innocent qu’Etienne Landais fasse une critique du livre Land Art de Gilles Tiberghien dans le Courrier de l’environnement de l’INRA (8). Mais derrière le superficiel du vert, ne s’agit-il pas avant tout d’un retour à la terre-mère, un siècle après la mort de dieu, le besoin d’une matrice qui signifie notre monde sans lui donner un sens fermé.

D’ailleurs Drury, après d’autres (9) , est attaché à une nécessaire ouverture au monde, à la nature et semble très préoccupé par la relation entre le dedans et le dehors, par la tentation d’être à la fois dedans et dehors. Ses tissages d’osier à claire-voie entrelacés en sont une des expressions. Ne s’agit-il pas, au delà d’une matérialisation dans la matière brute, la terre et ses produits naturels, de la recherche d’un sens et d’une relation au cosmos, à la terre-mère ? D’où le jaillissement de figures ou signes aussi anciens que l’entrelacs ou la spirale. La référence que font de nombreux créateurs du land art aux civilisations anciennes en est un début de preuve. D’autres évoquent aussi les œuvres de land art de dame nature tout comme nous pouvons évoquer les entrelacs naturels du satellite Europe, du rhizome de la gentiane, etc.

Les cabanes, abris, huttes de Drury, tissées à claire-voie, transparentes, en matériau rapidement putrescible, participent de cette interrogation sur la frontière entre le dedans et le dehors, la culture et la nature, l’intérieur et l’extérieur, le yin et le yang, la vie et la mort, le vide et le plein. Drury insiste sur ces catégories dans le texte qui accompagne ses œuvres dans Silence Art Espace. Ces œuvres transparentes, faux abris, révèlent autant qu’elles protègent, révèlent l’intérieur dans « cairn couvert », « tumulus couvert », « cuckoo dome » 1992 et « vortex », 1994, ou l’extérieur et l’intérieur entrelacés comme dans « holding light » 1999 ou « Time Capsule, front », quand elles ne proposent pas simplement de couvrir un passage en forme d’arc de triomphe de la transparence dans « dôme du coucou ». Il arrive même à ces abris de couvrir avec plein d’humour et en toute transparence un autre abri tout aussi peu couvreur, comme dans « holding » par exemple.

Les entrelacs de Drury qui symbolisent le plus la terre-mère sont tressés en sphère, Gaia des temps modernes, souvent en famille comme « quatre sphères ou « sphères sur la rivière Shimanto », mais aussi en solitaire comme le « panier rond pour le cerf », au mouvement si puissant, force de la nature qui allie les racines du ciel et les ramures de la terre, reliées à l’homme par la soif inextinguible que suggère la bouche en forme de cri silencieux. Nombre des abris que Drury construit sont aussi en demi sphères tressées. Par ailleurs, s’il n’est pas le premier à tisser des cartes, à créer de nouvelles toponymies très virtuelles, il est remarquable que certaines de ces dernières, témoins de ses voyages, prennent la forme de sphères et soient « irrémédiablement liées selon un motif en spirale qui existait déjà jadis dans les deux régions représentant les cartes » (11).

Homme des landes du nord européen, Drury impressionne par la symbiose de ses œuvres d’avec la nature environnante et englobante et ce d’autant plus qu’il conçoit ses œuvres dans les paysages de ces ancêtres, de l’Ecosse à la Scandinavie en passant par l’Irlande ou les paysages voisins des Rocheuses ou du jardin japonais. Quelle connivence avec les ramures des grands mammifères nordiques dans « quatre jours au bord du lac », « silhouette de stoupa (12) » et surtout « lavo de toile » et surtout «  » qui propose une hypothèse d’origine aux entrelacs des pierres runiques des vikings. Même forme, même parcours, même musique. Et peut-être inspiration identique dans les ramures de cervidés lapons. En effet, les entrelacs des pierres runiques du VIII siècle m’évoquaient jusqu’à cette rencontre avec « lavo de toile » les voyages hardis des Vikings. Ils représentent peut-être aussi une résonance des bois des cervidés, qui lors des combats d’amour ou de territoire peuvent s’entrelacer inextricablement jusqu’à la mort des combattants.

Ses cairns évoquent directement l’entrelacs dans la composition des pierres comme dans « chambre à nuages », mais aussi des figures cousines telles le swastika ou le yin et yang dans « dessins de chambres à nuages » ou encore la spirale dans « tourbillon de pierres ». Certaines de ses constructions comme le « vaisseau allongé » ou « lavo de pierre « chambre de pierre » ou la bien nommée « wool » !, moins massives, évoquent néanmoins les œuvres mégalithiques.

D’autres entrelacs ne sont repérables qu’une fois le fouineur sensibilisé par la découverte des plus explicites. Ils sont alors pléthore, tels… la ramure du « bouleau nain », l’ « abri pour les arbres », ou bien… les à peine suggérés «  » I, II et III (qui combine une spirale très marquée et des intentions d’entrelacs ou « récipients de tourbe », ou bien … demandent un effort d’imagination dans « abri pour les quatre jours sur le Muckish » où les pierres semblent surgir hors de la terre à l’image des tentacules d’un monstre écossais protéiforme, ou bien … irréels, dans « chapeau d’encre II », dans « nature et culture (13) » , dans « lieu dense en histoire » où l’écriture semble s’entrelacer, être tissée avec les lignes de la carte, ou bien … évanescents dans « vague de terre » à la fois sphérique et aux couleurs des vases crétois représentants le Minotaure.

Les entrelacs si présents dans l’œuvre de Drury incarnent sa vision du monde « un grand tissu d’interconnexions qui s’entrelacent » (14), vision très contemporaine.

Toujours étrange que des expressions avant-gardistes de la création artistique fassent appel, plus ou moins consciemment à une cosmogonie si immémoriale qu’on ne peut qu’en deviner le sens tout en en comprenant la puissance. Au delà de l’esthétique de ses créations, au-delà de ses analyse (analyses auto-référentielles propres à la création de la fin du XX ième siècle), au-delà de l’affirmation de la réalité de l’œuvre dans le mouvement de création et non dans l’objet créé, les œuvres de Drury, et certainement de beaucoup d’autres land artists, s’appuient sur un ensemble de signes qui leur donnent de leur puissance. L’entrelacs y joue un rôle d’autant plus grand qu’il participe à la structuration même de l’œuvre dans les mouvements de tressage et qu’il est probablement moins révélé à la conscience que spirales et labyrinthes.

Cette résurgence d’entrelacs ne se manifeste pas seulement dans le land art mais aussi chez d’autres plasticiens comme Jack Pollock, des musiciens comme John Cage, etc.

Notons néanmoins que Drury se fonde dans une école de l’art éphémère alors qu’il est très probable que de nombreuses créations anciennes n’avaient pas ce rapport au temps, très contemporain. Elles sont, au contraire, aujourd’hui, les témoins du temps, notre mémoire. Les entrelacs de l’éphémère correspondent-il à une société de l’éphémère, du consommé-jeté, du temps nié et mortel, opposés aux entrelacs de la pierre, du patrimoine, du temps long, du temps sanctifié et immortel ?

Bernard Corbineau, 2003

PS 2008 : à la recherche de liens pour illustrer en ligne ce court papier, je découvre le site de Chris Drury et les créations de ces dernières années : http://www.chrisdrury.co.uk/ . Il y aurait de quoi poursuivre la quête…

Notes

1 Il s’agit bien de pistes, de parcours bien entrelacés, sinon embrouillés, d’un néophyte du land art, de défrichage des sens et puissances de l’entrelacs, quête qui revendique une liberté de fouille multidisciplinaire des entrelacs de l’entrelacs, des mille présences et vagabondages de ce signe qui marque de temps en temps les temps. En raison de la présence multiforme, multi-lieux, multi-disciplines des entrelacs et en absence d’une école ou discipline qui lui soit propre, ce qui nous semblerait une fausse piste, des sentiers seront probablement ébauchées par des néophytes des disciplines auxquelles ils feront appel. D’où la nécessité de construire un réseau de compétences variées, fondé sur la multidisciplinarité et l’acceptation des limites de l’autre qui puisse révéler des pistes. Je ne prétends pas être un spécialiste du land art ou de l’histoire de la création contemporaine. Bien au contraire, j’ai du mal à en comprendre beaucoup d’aspects. Mais c’est précisément cette difficulté et cette ignorance qui permet non pas de dire une vérité mais de proposer des pistes nouvelles d’interrogation, sinon de recherche. Pour être totalement conséquent avec cette vision de la quête, ce document rentre dans la catégorie des textes ouverts à la discussion et en construction (in progress ; comment traduire ?). Il s’agira de trouver une méthode d’amendement sérieuse. Premier texte d’une collection que je vous invite à enrichir de votre propre richesse. 2 Chris Drury, Silence, Art, Espace, Catleya éditions, Paris, 1998 3 la spirale est présente chez de nombreux artistes du land art. Andy Goldsworthy l’explique au détour d’un de ses livres en écrivant… « C’est en 1985 que j’ai utilisé pour la première fois la spirale. Il m’a fallu longtemps pour arriver à dominer cette forme, si évidente dans la nature. Boules, taches, lignes, arches et spires sont des formes récurrentes dans mon œuvre. » in Andy Goldsworthy crée la nature, Anthèse, Arcueil, 1990. Voir chez Drury « mare pour la rosée, en forme de spirale » 4 par exemple : « mare pour la rosée, imitant la vannerie », 5 dans « dessins de chambres à nuages » ou « corbeille pour les quatre jours sur le Muckish » 6 Goldsworthy encore : « Certaines œuvres ont des qualités serpentines sans être pour autant des serpents : leur forme se cristallise par une réaction similaire à l’environnement. Le serpent a évolué sous la nécessité de se déplacer près du sol, parfois dessus, parfois dessous, exprimant ainsi l’espace qu’il occupe ». 7 dans « buse pour la brume » qui reprend un moulage en pâte végétale d’une pierre préhistorique sculptées à St Nactan’s glen. Selon Syrad certains évoquent le chamanisme à propos de l’œuvre de Drury, ce que je n’ai pas retrouvé dans ses propos. 8 http://www.inra.fr/dpenv/landac24.htm 9 Par exemple Landais note que dans « sun tunnels » que « l’objectif de Nancy Holt est de procurer au spectateur la sensation de son appartenance au Cosmos » ; op cit 10 une approche humoristique mais sérieuse du land art : http://tengalerie.ch/landart/ca/Nature.htm 11 Kay Syrad, introduction à Drury (1998) 12 noter la référence au monument funéraire bouddhique, hémisphérique en général 13 « la nature et la culture dont une seule et même chose. Il n’y a pas de différence » Drury 1995), cité par Syrad 14 d’après Syrad

 

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